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Articles de Presse

Samdhong Rinpoché : L'autre voix du Tibet (2002)
La résistance des religieuses (2002)
La fuite du XVII ème Karmapa (2000)
«Affranchi des Chinois, le Karmapa gagne en crédibilité» (2000)
Lhassa la mort dans l'âme (1994)
Entretien avec le Dalaï Lama  :  L'an prochain à Lhassa (1993)
Le Tibet : repères (1993)
Assistance Médicale Toit du Monde a besoin de bonnes volonté
 
 

Samdhong Rinpoché : L'autre voix du Tibetgo to top
(série de L'Express : Le Tibet sous la botte chinoise)
par Quentin Rousseau L'Express du 28/11/2002
Le premier chef du gouvernement tibétain en exil se dit ouvert au dialogue avec Pékin. Mais sans illusions
Comme son mentor le dalaï-lama, Samdhong Rinpoché est né au Tibet. Originaire de la région de Kham, dans l'est du pays, il a fui Lhassa en 1959, après l'invasion chinoise. Installé en Inde, il est devenu un universitaire respecté, avant d'être élu avec 85% des voix au poste de Premier ministre, en août 2001.
Pour la première fois depuis huit ans, des représentants du dalaï-lama se sont rendus à Pékin

C'était la première fois en cinquante ans que la diaspora tibétaine se choisissait un leader autre que le dalaï-lama, autorité spirituelle suprême et chef de l'Etat. La décision avait pour but de préparer l'avenir - âgé de 67 ans, le dalaï-lama n'est pas en très bonne santé - à quelques mois de la mise en place d'une nouvelle direction à Pékin. A Lhassa, le nom du nouveau secrétaire général, Hu Jintao - ancien chef du Parti au Tibet, il instaura la loi martiale dans les années 1990 - inspire encore la crainte. «C'est le dirigeant chinois le plus impopulaire au Tibet», souligne Samdhong Rinpoché, lui-même en exil à Dharamsala (nord de l'Inde), où se trouve la principale communauté tibétaine à l'étranger. Un dialogue est-il cependant possible au sujet de l'avenir de la province, occupée depuis 1950 et soumise à la férule de la Chine? «Hu sait que le dialogue est le seul moyen de régler le problème tibétain. De notre côté, nous nous sommes donné jusqu'en juin prochain pour entamer des négociations», explique le dirigeant tibétain, de passage à Londres. Pour la première fois depuis huit ans, des représentants du dalaï-lama se sont rendus à Pékin et à Lhassa, en septembre, afin de renouer le dialogue. Pour autant, la position de Pékin reste inchangée: le Tibet doit rester une «province autonome chinoise».

Que feront les Tibétains si rien n'avance? «La patience d'une nation a ses limites. Il existe une jeune génération très patriote et moins patiente que ses parents. Si rien ne bouge, tout peut arriver», explique doucement Samdhong Rinpoché, qui, tout en prônant la non-violence, laisse entrevoir la possibilité de soulèvements populaires antichinois. La dernière fois, l'armée chinoise avait réprimé sans pitié les protestataires. Le patron du Parti communiste chinois à Lhassa était alors un certain Hu Jintao...

La résistance des religieusesgo to top

par Sylvaine Pasquier L'Express du 07/02/2002
Deux jeunes moniales tibétaines, arrêtées pour avoir refusé l'occupation de leur pays, témoignent

A 25 ans, Passang Lhamo et Chöying Kunsang ont le visage encore empreint d'une douceur d'enfance. Fier et droit, le regard est de ceux qui ne cillent pas. Arrivées en Europe à l'invitation d'Amnesty International et de plusieurs associations, ces religieuses tibétaines incarnent la résistance du pays des Neiges - leur terre natale, annexée par Pékin voilà plus d'un demi-siècle. «Le plus dur, c'est la réforme de la pensée qu'on veut nous imposer, constate Chöying, pour mieux nous soumettre à la tutelle chinoise. Mais il suffit de regarder autour de soi: il n'y a aucune sorte de liberté au Tibet.»

Tortures, «rééducation politique», absence de soins médicaux, font partie de la routine

Malgré l'occupation, qui a provoqué plus de 1 million de morts, selon les sources de la diaspora, malgré les implantations massives de colons, malgré la répression, la Chine n'a pas réussi à laminer l'aspiration à l'indépendance. Le fait que celle-ci s'exprime de manière non violente - sans attentats, avec une modération qui cabre les jeunes les plus déterminés - ajoute à l'exaspération de Pékin.

Pour l'occupant, toute velléité de protestation est un «crime contre la sécurité de l'Etat», dont Passang et Chöying ont été jugées coupables. Sans se connaître, elles ont agi de façon identique. Révoltées par l'arbitraire, elles sont allées à Lhassa, la capitale, crier leur soif de liberté et leur soutien au dalaï-lama, chef spirituel et politique du Tibet. Brève manifestation: aussitôt arrêtées, rouées de coups, soumises à des chocs électriques, interrogées sans relâche et condamnées respectivement à cinq et quatre ans de détention, elles purgeront leur peine à Drapchi, l'une des pires geôles de la région autonome du Tibet, à proximité de Lhassa. Un temps, Passang se trouvera dans la même unité de travail qu'une autre nonne, Ngawang Sangdrol (1) - héroïne nationale, incarcérée en 1992, à l'âge de 13 ans, et désormais sous les verrous jusqu'en 2014. Tortures, «rééducation politique», nourriture infecte, absence de soins médicaux font partie de la routine, aggravée depuis quelques années par un programme d'entraînement disciplinaire dont la forme la plus épuisante est réservée aux prisonniers politiques. «Pendant deux heures ou plus, il fallait courir en rond, pieds nus, par n'importe quel temps, se souvient Passang. Les premiers mois à Drapchi, on nous forçait à rester debout dans la cour, immobiles, les bras le long du corps, un journal coincé entre les jambes, un livre ou une tasse d'eau sur la tête. Ça durait parfois six heures. Au moindre vacillement, on nous frappait.»

Les 1er et 4 mai 1998, à l'occasion de festivités officielles dans la prison, les «droit commun» scandent avec les politiques le mot tabou: «Indépendance!» La répression sera terrible - une dizaine de morts. Suivront des mois d'interrogatoires, de brutalités, d'isolement. «Nous n'avons pas revu la lumière du jour jusqu'à notre libération, en février 1999.»

Au sortir de Drapchi, les deux prisonnières découvrent qu'elles sont interdites de couvent, bannies de la société. Au printemps suivant, elles franchiront clandestinement les cols du Toit du monde pour rejoindre à Dharamsala, dans le nord de l'Inde, où il est exilé, le dalaï-lama.

Le fer de lance de la résistance
Passang et Chöying ne s'étonnent guère que les moines et les nonnes bouddhistes soient le fer de lance de la résistance à l'occupant. Si elles ont prononcé leurs vœux, c'est pour qu'il y ait cohérence entre la tradition tibétaine et leur engagement personnel. «Hors la vie religieuse, les possibilités d'action sont restreintes, observe Chöying, dès l'instant où l'on porte la responsabilité d'une famille. Les protestations s'expriment, malgré tout, par des slogans placardés sur les murs.»

La Chine a toujours nié l'existence de détenus politiques au Tibet. Pour mettre à l'ombre le musicologue Ngawang Choephel, condamné à dix-huit ans de prison en 1995, on l'a accusé d'espionnage. Notons au passage que ce dernier a été libéré pour «raisons médicales», à la fin de janvier - moins d'un mois avant la visite de George W. Bush en Chine...

A Drapchi, le nombre de prisonniers de conscience identifiés aurait décliné, dans les années 1999 et 2000: de quelque 400, il serait passé à 254 - un mouvement qui traduit à la fois l'efficacité de la peur comme moyen de coercition, la multiplication des lieux de détention et l'expiration de sentences infligées au début de la décennie, à l'exception de celles, trop souvent prolongées, qui frappent les plus en vue des insoumis. L'an passé, cependant, les effectifs ont repris leur ascension. Selon le dernier rapport de Human Rights Watch, lors d'une réunion à Lhassa, en mai 2001, les autorités chinoises ont signifié aux magistrats l'ordre d'intensifier la campagne contre «ceux dont les crimes menacent la sécurité de l'Etat».

Ainsi l'armée chinoise a- t-elle démantelé le Larung Gar, une vaste «ruche religieuse» apparue dans l'ancienne province tibétaine de Kham, dans l'est de la région autonome: plus de 8 000 disciples, dont 5 000 moniales, s'étaient rassemblés là, dans des abris de fortune, pour recevoir l'enseignement d'un maître, Khenpo Jigme Phuntsok. En juillet 2001, à coups de bulldozer, «les militaires ont expulsé plus de 4 000 participants étrangers à la région, explique Jean-Paul Ribes, président du Comité de soutien au peuple tibétain. Parmi eux, un millier de Han, qui renouaient ainsi avec une antique tradition chinoise - l'étude auprès des grands lamas tibétains». Par ailleurs, l'emprise du Parti se renforce sur les monastères. A tel point que certains, tel le Tashilunpho, à Shigatse, sont désertés par leurs occupants - et remplacés par de faux moines, signalent des témoins, lorsqu'il y a des visiteurs.

Nouvelle étape de l'assimilation, Pékin mise sur un vaste «plan de développement du Grand Ouest» pour rattacher définitivement le Tibet à la Chine. Conçu selon cette logique, le chemin de fer Goldmud-Lhassa facilitera avant tout les déplacements de troupes et les transferts de colons. L'automne dernier, face à un aréopage de sociétés étrangères réunies à Chengdu, les autorités chinoises ont posé leurs exigences: plus de contrat ni d'implantation dans les provinces les plus riches sans investir en contrepartie dans les infrastructures du Grand Ouest. Chantage? C'est ainsi que Pékin espère parachever l'asservissement du Tibet.

(1) Lire La Prisonnière de Lhassa, par Philippe Broussard et Danielle Laeng. Stock, 2001.

La fuite du XVII ème Karmapago to top

L'épopée du petit Bouddha

par Marc Epstein L'Express du 20/01/2000

A pied, en Jeep, en train ou en voiture de location, le karmapa s'est enfui de son monastère-prison tibétain. Il voulait aller en Inde rencontrer ses maîtres, auxquels Pékin refuse un visa. Récit d'une évasion

Le garçon est venu du Toit du monde. Il est descendu du pays de la neige et des prières, où les pics des montagnes tutoient le soleil blanc. Ces contrées-là sont si élevées que les nuages les visitent en amis. Chaque jour, là-haut, le vent fouette des drapeaux colorés au fronton des temples. Et les aînés se souviennent d'époques sereines et merveilleuses, quand des sages aux pouvoirs étranges prédisaient l'avenir et soignaient les âmes. Chez lui, au Tibet, le garçon habitait un monastère, enchâssé dans une vallée aux rochers rouges. Les fidèles venaient de loin, parfois à dos de cheval, pour recevoir sa bénédiction. A leurs yeux, cet adolescent au regard grave était une «sainte réincarnation». Le 17e, dans la lignée des karmapa. Même les dirigeants chinois, pourtant communistes et athées, lui accordaient tous les honneurs. Ils tenaient cependant son maître spirituel à l'écart et empêchaient le jeune maître de poursuivre son éducation religieuse. Alors, il s'est enfui. Les maîtres de Pékin n'en sont toujours pas revenus. Le reste du monde, non plus.
C'était le 28 décembre dernier, dans la vallée de Tsurphu, à une soixantaine de kilomètres de Lhassa, la capitale tibétaine. Dans le vent glacé du petit matin, tandis que le soleil rougeoyant se lève au-dessus des collines de l'est, le jeune Ugyen Thinley Dorje se glisse par la fenêtre d'un des temples du monastère. Alors que les autres moines dorment toujours, il rejoint une Jeep, sans faire de bruit, où l'attendent ses cinq compagnons de voyage: sa sœur aînée, 24 ans, elle-même religieuse, et quatre fidèles.

Le karmapa profite de l'absence des deux gardes chinois, chargés de l'escorter en permanence. Depuis quelques semaines, il a fait part de son intention d'entreprendre une retraite. Et de s'isoler, par conséquent, du reste du monde. Après sa fuite, pendant plusieurs jours, les gardiens, dupés, le croiront toujours enfermé dans sa chambre...
En réalité, il est déjà loin. Lui et ses compagnons entreprennent un audacieux voyage de près de 1 400 kilomètres, qui les conduira, espèrent-ils, vers le nord-ouest de l'Inde et vers la liberté, auprès du dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains en exil. Afin de passer inaperçu, le garçon a abandonné sa robe de moine pour des habits laïques.

Ils roulent vers le sud, contournent Lhassa, puis longent la chaîne de l'Himalaya. Devant eux, le soleil rejoint l'horizon. Et les voitures se font plus rares... A la nuit tombée, ayant abandonné leur voiture, profitant de la demi-lune, le petit groupe se met en marche. Ils traversent le haut plateau, puis s'enfoncent dans la barrière rocheuse: une succession de sommets, comme autant de poings tendus, culminant autour de 8 000 mètres d'altitude. Le point de passage choisi est la région du Mustang. «C'est une route très inhabituelle, explique Danielle Laeng Lama, représentante à Dharamsala du Comité de soutien au peuple tibétain. Les cols sont très élevés dans ce secteur et les chemins sont escarpés.» Pendant quatre nuits, au moins, tandis que des millions d'êtres humains fêtent l'an 2000, la petite troupe avance dans l'obscurité, le long des sentiers caillouteux. Au lever du soleil, ils s'endorment dans des grottes ou à l'abri des rochers. Dans ces régions, le froid atteint souvent - 20 ºC.

La plupart des Tibétains contraints à l'exil partent ainsi pendant la saison des neiges, dans l'espoir que les militaires chinois seront moins vigilants. Mal protégés contre le froid, certains y laissent la vie, ou une jambe... Quelque 2 500 malheureux ont pris la fuite l'année dernière, selon un rapport du Centre tibétain des droits de l'homme et de la démocratie, acculés au départ du fait des persécutions des forces de sécurité chinoises. La moitié ont moins de 18 ans. Au Tibet, selon les mêmes sources, les autorités détiennent actuellement 615 prisonniers politiques ou de conscience, en majorité des moines ou des religieuses bouddhistes.

Enfin, le karmapa et les siens atteignent les rizières du Népal. Là, des fidèles attendent le jeune maître et ses compagnons. En voiture, ils rejoignent les plaines ocrées de l'Uttar Pradesh et la ville indienne de Gorakhpur: ici, la frontière est très poreuse... En taxi, la petite troupe gagne Lucknow, à 250 kilomètres plus à l'ouest. A la gare, ils montent à bord d'un train pour Delhi, où ils arrivent douze heures plus tard. Ils louent alors une voiture et parviennent le lendemain matin dans les rues boueuses de Dharamsala, lieu de résidence du dalaï-lama et siège du gouvernement tibétain en exil. Quand il arrive sur place, le karmapa est accompagné de son principal maître spirituel, Tai Situ Rinpoche.

A Dharamsala, un témoin anonyme n'oubliera jamais ce 5 janvier 2000: «J'étais en train de déjeuner quand un moine m'appelle au téléphone: "Venez vite à l'hôtel Chonor! '' Dans le hall d'entrée, il y avait déjà beaucoup de monde. Je ne comprenais pas. Alors un ami m'a pris à part et il m'a dit: "Le karmapa est ici.'' Je lui ai demandé de répéter. Deux fois. Je n'en croyais pas mes oreilles.»

Numéro 3 de la hiérarchie bouddhiste tibétaine, après le dalaï-lama et le panchen-lama, le karmapa est le seul haut dignitaire religieux reconnu à la fois par le gouvernement chinois et par le chef spirituel des Tibétains en exil. Il coiffe la puissante lignée Kagyupa, l'une des principales écoles spirituelles, forte de 5 millions de fidèles à travers le monde.

Au rez-de-chaussée de son hôtel, dans une chambre parfumée à l'encens, le voici, cet adolescent au regard intense et au front volontaire. Epuisé mais heureux, sans doute, assis sur un canapé bleu, il peut contempler un autel en bois sculpté. Peut-être reconnaît-il à l'intérieur, encadrée par deux dragons et éclairée par une ampoule électrique, une figurine du roi Songsten Gompo: au VIIe siècle, il fut le premier souverain à promouvoir le bouddhisme en terre tibétaine.

Est-ce sa grande taille ou sa voix assurée? Le jeune lama paraît plus âgé que ses 14 ans. A son arrivée, il souffre d'ampoules aux pieds, certes, mais sa santé est bonne. Dans l'après-midi, il se rend au palais du dalaï-lama, à quelques dizaines de mètres en contrebas de son hôtel. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés... A quoi pense le chef spirituel des Tibétains, en découvrant ce garçon aux joues rouges? A 64 ans, alors qu'il aborde le soir de sa vie, songe-t-il à sa propre fuite à travers les cols enneigés de l'Himalaya, quand il abandonna son royaume natal, en 1959, pour une vie d'exilé? Quarante et un ans plus tard, le jeune karmapa a pris la même décision. Et il offre au dalaï-lama un miroir de sa jeunesse perdue.

Pour les fidèles, ce tête-à-tête marque la première réunion entre les chefs des deux principales écoles spirituelles, dans leurs incarnations actuelles. Aux yeux des bouddhistes tibétains, en effet, le dalaï-lama et le karmapa ne meurent jamais vraiment; l'un et l'autre sont des bodhisattvas, émanations d'un grand maître ayant atteint l' «Eveil». Ainsi, ils renaissent après chaque existence, selon la loi de la réincarnation, ou tulku, afin d'aider tous les êtres à parvenir à la libération définitive. Depuis le XIIe et le XIIIe siècle, tous deux sont considérés comme une forme vivante du Bouddha (voir l'interview de Frédéric Lenoir).

Deux jours après l'annonce de l'arrivée du karmapa, les autorités chinoises confirment enfin son départ du monastère de Tsurphu. Officiellement, il n'est pas question de défection. Comment cela se pourrait-il? Jusqu'à présent, en effet, la propagande du régime décrivait le karmapa comme un serviteur loyal de la Chine communiste (voir l'article d'Anne Loussouarn). Depuis son intronisation officielle en 1992 au monastère de Tsurphu, en présence de 20.000 fidèles et d'un ministre de Pékin, le garçon a effectué deux tournées officielles en Chine, au cours desquelles il a été reçu par les plus hauts dirigeants, dont le président Jiang Zemin.

Par leur réaction prudente, les autorités chinoises cherchent, semble-t-il, à laisser une porte entrouverte, afin de permettre au karmapa de rentrer. Mais elles risquent d'être déçues. Ceux qui l'ont rencontré décrivent un garçon déterminé et très mûr. Dès le lendemain de son arrivée à Dharamsala, après une longue nuit de sommeil, il interroge un universitaire: «Avez-vous déjà écrit des livres? - Oui. - Apportez-moi un de vos ouvrages. - Mon institut publie des livres compliqués. Ne préférez-vous pas de la poésie? - Apportez-moi ce que vous pouvez. Je veux lire la littérature des exilés.» En 1992, déjà, quand Thupten Pema Lama, directeur de monastère à Dharamsala, se rend au Tibet et visite le temple de Tsurphu, il est frappé par la solennité du garçonnet: «A l'époque, il avait 7 ans. Je l'ai observé bénir les fidèles, encadré par deux moines. Il était très concentré. Quelques minutes plus tard, il m'a reçu en audience privée. J'ai présenté mes respects, puis il m'a demandé: ``D'où venez-vous? '' J'ai répondu: ``Dharamsala.'' A l'issue de notre rencontre, il a grimpé sur son lit et il a joué avec des autos miniatures. En quelques instants, il ressemblait à n'importe quel enfant de son âge.»

Pour son anniversaire, il y a quatre ans, le régime offre à l'enfant une magnifique limousine blanche de marque américaine... avant de la lui confisquer, quelques mois plus tard, quand il refuse de reconnaître le «faux» panchen-lama, choisi par Pékin mais dénoncé par le dalaï-lama. «La stratégie des Chinois a longtemps consisté à arroser de richesses et d'honneurs notre élite religieuse dans l'espoir de la corrompre», rappelle Lhasang Tsering, ancien président du Congrès de la jeunesse tibétaine. «La défection du karmapa marque l'échec absolu de cette politique.»

Avoir accès à ses guides spirituels
La force de caractère du 17e karmapa s'explique sans doute par son éducation. Ses parents sont de simples fermiers, dans les montagnes reculées de l'Est tibétain. Avant même sa naissance, ils s'engagent à faire de leur enfant un moine. Très tôt, avant sa désignation, à l'âge de 6 ans, le garçon est élevé à la manière d'un «précieux maître». Toute son enfance a été vouée à l'étude des écritures bouddhiques, à la lumière tremblante des lampes à la graisse de yack. Cet enfant-là a été élevé à la manière d'un prince, certes, mais dans un isolement presque total: «Même après sa nomination, précise Danielle Laeng Lama, il n'a sans doute jamais eu la maîtrise de son emploi du temps. Les Chinois décident de tout, afin d'occuper les moines à des tâches accessoires et les empêcher de se consacrer à l'étude. Depuis quelques mois, dans plusieurs monastères, les cours de philosophie sont complètement interdits.»

Au début de la semaine, le karmapa n'avait toujours pas indiqué les raisons de son départ. Mais ces obstacles destinés à entraver l'étude, s'ils sont vérifiés, suffiraient à expliquer son geste. D'après un membre (anonyme) de son école Kagyupa, cité dans le New York Times, le garçon accuse le gouvernement chinois de renier les termes d'un accord conclu lorsqu'il était enfant, selon lequel il aurait toujours accès à ses guides spirituels exilés en Inde, dont le plus important est Tai Situ Rinpoche. Ce dernier a tenté à plusieurs reprises de rejoindre son jeune élève au Tibet. Mais le visa d'entrée lui fut systématiquement refusé.

Désormais, le karmapa est sain et sauf. Libre, aussi, de prendre conseil auprès de ses aînés et d'étudier. Pour la plupart des Tibétains, profondément religieux, c'est là l'essentiel. Là-haut, pourtant, sur le Toit du monde, certains redoutent déjà une nouvelle vague de répression.

«Affranchi des Chinois, le karmapa gagne en crédibilité»go to top

Interview Frédéric Lenoir par Christian Makarian L'Express du 20/01/2000

Frédéric Lenoir, sociologue, spécialiste du bouddhisme, auteur de deux ouvrages de référence: La Rencontre du bouddhisme et de l'Occident et Le Bouddhisme en France (Fayard, 1999)


Comment définir simplement le bouddhisme et ses différentes familles ?

L'essentiel du message du Bouddha, qui vécut au VIe siècle avant notre ère, repose sur le fait que chaque être est soumis au samsara, cycle perpétuel d'incarnations et de réincarnations par lequel s'expliquent les souffrances de la vie. Pour en sortir et atteindre le nirvana, soit la libération ultime, il faut éteindre le désir en pratiquant la compassion, la méditation et le renoncement. C'est pourquoi le bouddhisme des origines était centré sur la vie monacale, à tel point que seuls les moines pouvaient véritablement prétendre atteindre le nirvana. Cependant, à partir du début de l'ère chrétienne, se développe une autre tendance, le mahayana (ou bouddhisme du «Grand Véhicule»), qui va affubler, de manière péjorative, le bouddhisme ancien du qualificatif de hinayana («Petit Véhicule»). Selon le mahayana, tous les hommes sans exception peuvent avoir accès au salut du nirvana, et non plus seulement les moines et les renonçants comme dans le hinayana.

Comment le Grand Véhicule envisage-t-il ce salut universel?
Le bouddhisme hinayana considère que le sage qui a enfin atteint le nirvana devient un Bouddha, un «éveillé», et reçoit la grâce personnelle de ne plus revenir sur Terre. A l'inverse, dans le mahayana, celui qui atteint l'état de Bouddha décide volontairement de redescendre sur Terre, par amour et par compassion, afin de sauver tous les vivants plongés dans l'ignorance de la souffrance. On appelle cet être de compassion un bodhisattva. Le Grand Véhicule a d'emblée gagné le nord de l'Asie (Inde septentrionale, Mongolie, Chine, Japon, Corée, mais aussi Tibet et Népal), tandis que le hinayana a conquis le sud et l'est.

Quelle est la particularité du bouddhisme tibétain?
Au VIIe siècle, lorsque le bouddhisme est introduit au Tibet, il constitue une branche du mahayana, mais, avec le temps, il s'est mêlé au chamanisme local préexistant et au tantrisme hindou. Si bien qu'il a fini par donner en soi naissance à un troisième véhicule, le vajrayana (ou «véhicule de Diamant»), qui s'est fortement développé entre le VIIIe et le XIIe siècle et est devenu la religion officielle. Pour les Tibétains, c'est la voie parfaite, le chemin le plus rapide pour conduire tout le monde au nirvana. Le vajrayana reconnaît en effet un grand nombre de bodhisattvas, considérés comme de véritables bouddhas vivants (le dalaï-lama, par exemple, est un de ces bodhisattvas). Ces derniers ont fondé des lignées spirituelles, des monastères, des écoles, dans lesquelles ils ont transmis de maître à disciple les voies de la libération suprême. Au fil du temps, le caractère sacré de ces grands maîtres spiri- tuels a pris tellement d'ampleur que la croyance en leur réincarnation s'est répandue à travers tout le Tibet. L'idée a germé que l'on pouvait retrouver les bodhisattvas défunts en la personne d'un petit enfant répondant à des signes bien précis. Cette tradition, qui donne actuellement au bouddhisme tibétain l'essentiel de son particularisme, n'avait pas qu'une valeur religieuse. Elle permettait également d'assurer la continuité d'un pouvoir temporel. En se mettant d'accord sur le choix d'un enfant, les différents clans tentaient d'éviter les rivalités au sein d'une lignée.

Comment cet enfant est-il choisi?
Avant de mourir, le maître spirituel laisse des indices qui vont permettre aux régents de la lignée de retrouver sa future incarnation. Plusieurs enfants sont sélectionnés, qui pourraient correspondre au profil recherché. Le candidat retenu est celui qui est capable de reconnaître sans hésiter trois objets, parmi un grand nombre, ayant appartenu au défunt.

Comment s'y retrouver parmi toutes les écoles tibétaines?
Il existe quatre écoles principales: Nyingmapa, Gelugpa, Sakyapa et Kagyupa. C'est cette dernière école, Kagyupa, qui est à l'origine du rite, qui s'est ensuite généralisé, de la réincarnation du maître. Depuis le XIIe siècle, le chef des Kagyupa se nomme karmapa.
L'autre grande école, plus intellectuelle, celle des Gelugpa, a donné le dalaï-lama. Depuis le XVIe siècle, il est le chef temporel de tout le Tibet, mais ne dirige pas pour autant son école sur le plan religieux. Ce pouvoir appartient au troisième personnage clef du Tibet, le panchen-lama, chef religieux des Gelugpa.

Ugyen Thinley, le jeune homme de 14 ans qui a fui le Tibet la semaine dernière, est donc l'actuel karmapa...
Ce n'est pas si simple. A sa mort, en 1981, le 16e karmapa n'a pas laissé d'indices sur sa future renaissance. En 1992, l'un des quatre régents affirme avoir reconnu en la personne d'Ugyen Thinley le 17e karmapa, choix confirmé par le dalaï-lama. Cependant, un autre régent conteste ce candidat, sous prétexte, notamment, qu'il a reçu la bénédiction du pouvoir chinois et propose, en 1994, un autre enfant, Thaye Dorje. Du coup, la lignée Kagyupa se retrouve avec deux karmapa à sa tête. La fuite d'Ugyen Thinley, s'il est établi qu'elle relève de sa propre initiative, change les données. Dans la mesure où il vient de s'affranchir des Chinois, ce prétendant gagne en crédibilité. Cela dit, cette évasion ne doit pas faire oublier qu'il reste en Chine le plus jeune prisonnier politique au monde: le panchen-lama, âgé de 11 ans, dont plus personne n'a de nouvelles depuis plusieurs années.

Lhassa la mort dans l'âmego to top
par William Hanks L'Express du 01/12/1994
Sinisée par l'implantation massive de colons, la vieille capitale du Tibet voit fleurir bars, karaokés et prostitution. Ou comment Pékin tente d'écraser la culture traditionnelle.
Les dieux, depuis longtemps, ne parlent plus au soleil! Envahi, humilié, amputé, le Tibet souffre aujourd'hui dans son âme. Après quarante-quatre ans d'occupation et de répression chinoises, le pays des Neiges semble frappé par un mal beaucoup plus insidieux que les ravages planifiés par Pékin: l'érosion de sa propre culture. Faut-il y voir les effets pervers d'une modernité importée? Sans doute. Là où l'asservissement a échoué, l'offensive économique chinoise risque peut-être de réussir. Car elle vise à saper la nature profonde de cette vieille société...
A Lhassa, la capitale, la sinisation à marche forcée est presque achevée. Les montres et les horloges sont d'ailleurs réglées - malgré le décalage - sur l'heure de Pékin. En l'absence de statistiques précises, on estime que plus de 60% de la population est chinoise, alors que le recensement officiel de 1990, publié à Pékin, affirme que la présence des expatriés ne dépasse pas 10% dans la province «autonome». La ville est un chantier permanent. Une à une, les maisons traditionnelles du XVIIe siècle sont détruites pour faire place à des immeubles de béton sans attrait. Sur les grandes avenues, où les chars peuvent manoeuvrer à l'aise, se succèdent banques, bâtiments administratifs et petits commerces aux vitrines garnies de téléviseurs, de jeans «made in China» ou de VTT dernier cri.

Au rythme des démolitions, les quartiers tibétains ne représentent, désormais, que 10% de la surface de la ville. «Regardez ce qu'il reste de ma maison», se lamente un ancien habitant du vieux quartier du Parkhor bientôt relogé - sans indemnités - dans de nouveaux lotissements de style HLM. La province n'échappe pas non plus à la vision «moderniste» des urbanistes chinois. En septembre 1993, à Nagchu, une insurrection a chassé de cette grosse bourgade les commerçants chinois qui venaient de s'installer dans des boutiques et des restaurants spécialement construits à leur intention. Les révoltés ont tout saccagé.

Cette politique de colonisation à outrance s'accompagne d'une propagande sournoise. Ainsi, dans «Le Tibet chinois», publié à Pékin, on peut lire ces lignes: «Le mode de vie traditionnel a beaucoup évolué à Lhassa, grâce à l'ouverture de clubs de karaoké, de salles de danse, de bars ou de restaurants non tibétains. Cela démontre que la vie culturelle, au Tibet, s'est considérablement développée grâce aux réformes politiques récentes.» L'occupant a donc trouvé d'autres armes pour soumettre le Toit du monde: plus de 70 karaokés ont ouvert leurs portes, ces deux dernières années, la plupart étant concentrés autour du Potala, l'ancienne résidence d'hiver du dalaï-lama. Certains ne sont que de minables bouis-bouis en tôle ondulée, d'autres peuvent s'enorgueillir de posséder les tout récents écrans plats géants en provenance du Japon.

Les amours tarifées 
Au «Soleil», où cohabitent des posters de Madonna et du dalaï-lama, soldats en uniforme, hommes d'affaires cravatés ou jeunes gens désoeuvrés noient leur ennui dans l'alcool. L'entrée est gratuite, la Lhassa beer, produite par la brasserie nationale, ne coûte que 3 yuans (3 francs). Sur l'écran, un jeune Chinois assis au bord d'un lac entame une ritournelle sirupeuse. Dans la salle, un sous-officier de l'armée populaire de libération a saisi un micro et reprend la ballade amoureuse. A mots couverts, un commerçant, passablement éméché, confie: «Trouver des prostituées à Lhassa, c'est facile. Au moins 10 000 Chinoises et un millier de Tibétaines. Mais les Tibétaines sont plus douces et moins chères», ajoute-t-il, en jetant un regard glauque à trois adolescentes aux pommettes rondelettes. Si l'homme dit vrai sur l'existence de ces amours tarifées, il exagère de toute évidence le nombre des «filles de joie». Depuis peu, cependant, de jeunes paysannes proposent leurs faveurs dans de sordides gargotes, situées dans la petite île déserte de Jamalinka, au sud de la capitale, ou dans le quartier du Shol, au pied du Potala. «C'est une honte, murmure un bonze rencontré à la porte d'un monastère. Nous voulons que les bars ferment, car ils contribuent à la destruction programmée de la culture tibétaine.»

Résister? Chaque mois, entre 300 et 400 Tibétains franchissent la chaîne himalayenne qui les sépare du Népal. Dans l'impossibilité d'accéder aux postes de responsabilité tenus par l'administration chinoise, désavantagés par le système éducatif où la plupart des cours sont donnés en chinois, ils préfèrent l'exil à la marginalisation. Nyima, 50 ans, s'est enfuie de Lhassa pour se réfugier à Katmandou. Elle ne pouvait plus supporter la tutelle de l'occupant. «Les Chinois prétendent que les réformes économiques profitent à tous. C'est faux! Seule une minorité affairiste en bénéficie. Les jeunes n'ont rien à faire, boivent et provoquent des bagarres. Au moindre signe de protestation, les gens sont arrêtés. Il y a tellement de mouchards que, même entre nous, nous n'osons plus parler.» Il est vrai que la répression policière ne s'est guère relâchée. Pour avoir brandi un drapeau du «Tibet libre», près de 200 personnes ont été arrêtées et condamnées en 1993. Cette année, une dizaine de manifestations ont éclaté dans les rues de Lhassa et ont été sévèrement réprimées. Selon TIN (Tibet Information Network, agence d'information indépendante basée à Londres), 400 prisonniers politiques, généralement des religieux, sont incarcérés pour «propagande contre-révolutionnaire». Peine minimale: six ans de prison.

Pesant, l'appareil policier est partout. Dans le quartier tibétain de Lhassa, le regard accroche presque par réflexe les caméras vidéo fixées sur les toits pour mieux surveiller les mouvements de foule et identifier d'éventuels agitateurs. Leur efficacité est garantie, et, sous l'oeil du mouchard électronique, l'accueil se fait moins chaleureux pour l'étranger de passage. En revanche, on lui fait beaucoup de signes... Et parfois des aveux.

«Il reviendra»
Les indices de cette résistance discrète sont encore plus visibles autour du Jokhang, le temple le plus sacré du pays. Indifférents aux caméras de surveillance, ignorant la présence des policiers et des indicateurs tibétains, les pèlerins poursuivent leur inlassable procession autour du sanctuaire. C'est dans les venelles du vieux quartier, où flottent des effluves de genévrier brûlé, que l'âme tibétaine refuse de plier. Dans une arrière-cour crasseuse, une main anonyme glisse au visiteur un méchant bout de papier. Avec ces mots: «Free Tibet. Long Life to the Dalaï-Lama». Aux murs, des «V» de victoire ont été tracés à la dérobée par des moines-mendiants. La même obstination frondeuse se lit dans les sourires moqueurs des Tibétains contemplant les touristes chinois qu'effarent les prosternations des pèlerins. Dans le clair-obscur du Jokhang, combien de prières murmurées demandent-elles le départ des envahisseurs et le retour du «Dieu-roi», le dalaï-lama?

Dans la chapelle principale du temple, les yeux illuminés de dévotion, une vieille Tibétaine ne peut retenir ses larmes: «Il y a longtemps, le dalaï-lama est parti de Potala, mais il reviendra, il reviendra», répète-t-elle, comme pour se convaincre. Sa mimique dit tout: un pouce levé vers le ciel pour faire comprendre que le dalaï-lama est «bon», le petit doigt tendu vers le sol, pour montrer sa haine des «gya mi» (Chinois).

Entretien avec le Dalaï Lama  :  L'an prochain à Lhassago to top
propos recueillis par Sylvaine Pasquier L'Express du 14/10/1993
A Vienne, à la Conférence internationale des droits de l'homme, Tenzin Gyatso, prix Nobel de la paix (1989), quatorzième dalaï-lama - chef temporel et spirituel d'un Tibet sous la botte de Pékin depuis 1949, fut salué par une ovation. C'est à Dharamsala, petite ville du nord de l'Inde, où il a trouvé refuge en 1959, qu'il s'est prêté à cet entretien. Plus d'un million de Tibétains ont payé de leur vie l'occupation chinoise. Détentions arbitraires, tortures... les violations des droits de l'homme sont constantes. En réaction, les manifestations se multiplient contre la sinisation forcée. Par ailleurs, les atteintes à l'environnement, les activités nucléaires chinoises menacent la population - et l'ensemble de la planète - ce que soulignait, récemment, un groupe de scientifiques de haut niveau réunis à Paris par l'association Eco-Tibet. Face à cette situation, le dalaï-lama reste fidèle à la non-violence et à la recherche d'une solution négociée - tout en redoublant d'efforts pour gagner le soutien de la communauté internationale. Artisan de la démocratisation des institutions tibétaines, ce fin pragmatique compte bien, une fois son pays libéré, redevenir un simple moine bouddhiste.


Depuis plus de quarante ans, Pékin occupe et colonise le Tibet, qui refuse de se soumettre. Quel est le sujet majeur de vos préoccupations, face à cette situation ?

Tout autant la survie des Tibétains que celle de notre culture elle-même. Savez-vous qu'à Lhassa, dans le quartier de Barkhor, le seul qui ne soit pas encore investi par l'occupant, les jeunes sont contraints de parler chinois, même entre eux? Un Tibétain exilé, récemment en visite au pays, s'en est ému auprès de certains d'entre eux. Réponse: «Si nous utilisons notre langue, les Chinois nous traitent avec le dernier mépris.» En réalité, à moins de se renier eux-mêmes, ils n'ont ni issue ni perspectives. Partout, le mode de vie, les traditions sont combattus. Programmé ou non, c'est un génocide culturel qui a lieu dans les faits. Je vous avoue que c'est ce qui me préoccupe le plus.

Vous êtes partisan de la non-violence. Et si la résistance se radicalisait? Le bouddhisme autorise-t-il des exceptions ?
Dans certains cas, en effet. D'après les Jataka, l'une des incarnations précédentes du Bouddha se trouva un jour sur un navire où un membre de l'équipage s'apprêtait à tuer ses 499 compagnons pour les spolier. Le Bouddha ôta la vie à l'homme, lui épargnant de commettre ces meurtres, et sauva les autres. Il utilisa la violence, mais sa motivation première était la compassion. Encore faut-il s'assurer, dans la pratique, qu'il n'existe aucune autre possibilité. Que nous le voulions ou non, le Tibet et la Chine sont deux pays limitrophes. Un jour, il nous faudra vivre dans un esprit de bon voisinage. Aussi, tout en sachant ce qu'endurent mes compatriotes, je plaide pour que l'esprit de non-violence et de compassion anime notre combat pour la liberté. Déjà, nous en retirons des résultats positifs. De plus en plus de citoyens chinois sont impressionnés par la résistance tibétaine, qui s'inspire de valeurs spirituelles étonnantes pour eux. Ils nous font connaître, discrètement, leur soutien, leur gratitude de ne pas nous en prendre à la vie des Chinois. Néanmoins, je suis extrêmement inquiet.

Au sujet de la survie du Tibet et de ce qu'il représente?
Il ne s'agit pas seulement de nous et du ciment culturel qui nous unit. Il y a des siècles, la culture tibétaine s'est propagée loin de ses bases, jusqu'en Mongolie, jusqu'en Russie, à tel point qu'à la sortie du communisme les républiques bouriate, kalmouke et celle de Touva ont restauré ce lien. En Chine même, vous trouvez de multiples temples bouddhistes de style tibétain. Aujourd'hui, force est de constater que l'idéologie marxiste est incapable de satisfaire les aspirations des individus, là comme ailleurs. Le désir d'argent tient lieu, à présent, de nécessité supérieure en Chine, avec pour résultat une corruption sans équivalent à tous les échelons de la société. Rien d'étonnant: le système pèche par un manque absolu d'éthique et de spiritualité. En ce sens, la culture tibétaine peut offrir un recours. Elle est sans aucun doute essentielle à la cohésion de 6 millions de Tibétains, mais ce n'est pas une question d'identité: elle concerne tous les peuples d'Asie centrale, en quête de valeurs spirituelles.

Selon Pékin, le Tibet fait partie de la Chine. Que vaut cette affirmation ?
Pas un Tibétain ne peut se prendre pour un Chinois - trop de facteurs culturels et historiques séparent les deux peuples. Inversement, les Chinois estiment que nous ne sommes pas faits de la même étoffe qu'eux. En réalité, nos pays sont des entités distinctes et l'ont toujours été. Seulement, Pékin n'hésite pas à manipuler l'Histoire. Les troupes des empereurs mongols et mandchous ont en effet, à plusieurs reprises, pris pied à Lhassa. Mais est-ce parce que la France a subi l'occupation allemande durant la dernière guerre que l'Allemagne pourrait prétendre à la mainmise sur cette nation? Des agressions passées ne sauraient justifier l'occupation actuelle du Tibet.

Donc, la propagande cherche des cautions dans le passé féodal ?
Tout juste, en se référant à des conquérants qui ont soumis l'empire du Milieu! Alors, parce qu'au XIIIe siècle les khans mongols ont investi Pékin et étendu leur influence sur Lhassa, le Tibet ferait partie de la Chine? Mais, au nom de cette logique, les Etats-Unis pourraient envoyer leurs troupes et leurs colons en Irlande, au motif que ces deux territoires relevaient autrefois de la couronne d'Angleterre.

Le Tibet n'était pas vassal de la Chine. Il signa avec elle un traité de paix en 821. Alors ?
Les conflits jalonnent cette époque ancienne. Les Tibétains n'ont jamais accepté, sinon sous la contrainte, d'être en situation de dépendance. Par ailleurs, une relation tout à fait originale s'est peu à peu instaurée entre le pouvoir temporel des khans et l'autorité spirituelle des lamas, que nous appelons la relation «de bienfaiteur à maître spirituel». Kubilay Khan, devenu empereur, demanda à l'un des grands érudits tibétains, le lama Phagpa, de devenir son guide spirituel. L'aristocratie mongole, dans sa majorité, adopta le bouddhisme de tradition tibétaine. Ce qui fut bénéfique pour la Chine elle-même: à l'époque, pour contenir l'accroissement de la population, l'armée du khan noyait plusieurs centaines de milliers de Chinois par an. Phagpa persuada le souverain de mettre fin à cette pratique. Mais, du palais impérial, où il résidait, il mit en garde les Tibétains, décrivant dans une lettre le khan comme un personnage extrêmement puissant et brutal. Déjà Phagpa n'excluait pas une agression.

Parce que le Tibet représente un enjeu stratégique ?
De première importance, du fait de sa situation géographique. Une donnée permanente qui, dans le contexte actuel, prend un relief considérable. Supposez que la confrontation s'aggrave entre occupants et occupés, au point que le Tibet devienne une zone de troubles comparable à la Bosnie: les conséquences seraient dramatiques pour les Etats voisins - le petit Népal, mais surtout l'Inde et la Chine. Si les choses se dégradaient jusqu'à provoquer un conflit entre ces deux pays, les plus peuplés de la planète, vous mesurez les répercussions sur la paix du monde... Dans mes propositions de 1987, j'avais insisté sur la nécessité de démilitariser le Tibet et d'en faire une zone de paix, quelle que soit la solution politique négociée: l'autonomie ou une république souveraine. Parce que la question tibétaine se pose en termes d'équilibre non seulement régional, mais aussi international.

Vous avez dénoncé, récemment, les activités nucléaires de la Chine au Tibet. En quoi consistent-elles ?
Il existe, à proximité du lac Kokonor, dans la province annexée de l'Amdo (en chinois, Qinghai), un important complexe, nommé la «Neuvième Académie» - car il dépend du très secret neuvième bureau, qui dirige le programme nucléaire chinois. C'est là qu'ont été effectuées la plupart des recherches, et mises au point les premières bombes. Des missiles sont déployés sur plusieurs sites du plateau tibétain. Cet été, l'un de nos compatriotes, qui a traversé l'une de ces zones de mort, signalait une concentration de troupes chinoises - ce qui, d'après les données qu'il a pu recueillir, laisse soupçonner la construction d'une base nucléaire. De surcroît, des témoignages sur la mortalité et les formes de cancer apparues tendent à prouver que plusieurs secteurs, frappés d'interdiction, servent au stockage des déchets radioactifs. Pourtant, en ce qui me concerne, je ne dispose pas de preuve définitive.

Seulement de présomptions ?
De fortes présomptions, en effet. Mais il y a tout lieu de s'inquiéter. Parce que c'est au Tibet que les plus grands fleuves du continent asiatique prennent leur source: le fleuve Jaune, le Mékong, le Yangtze, mais également l'Indus et le Brahmapoutre. Leur contamination menacerait d'un risque mortel non seulement les Tibétains, mais aussi tous les peuples riverains - qui représentent près de la moitié de l'humanité. Dès lors, j'estime que la communauté internationale doit être alertée.

L'occupation chinoise aurait coûté la vie à plus d'un million de Tibétains. A présent, quels sont les effets de la colonisation ?
J'ai eu longtemps le sentiment que l'occupant avait entrepris une destruction systématique du peuple tibétain, sans savoir si elle était ou non centralement planifiée. Depuis des années, on soumet les familles à un contrôle draconien des naissances, alors qu'à l'évidence le Tibet n'est pas surpeuplé. De multiples témoignages font état de stérilisations et d'avortements forcés. Dans le même temps, les besoins de main-d'oeuvre augmentent. Donc, l'issue logique était que les Chinois fassent venir davantage des leurs. Mais, l'an passé, nous avons eu la preuve qu'il s'agissait d'une opération de vaste envergure.

Que s'est-il passé ?
Eh bien, nous avons appris qu'une réunion spéciale, tenue à Chengdu entre officiels chinois, avait été consacrée à la transformation du Tibet en une zone à population majoritairement chinoise. Une politique déjà appliquée en Mongolie-Intérieure et au Xinjiang (Turkestan chinois). Là-dessus, cet été, un haut fonctionnaire chinois, en poste dans ce qu'ils appellent la «région autonome», déclare que pour un Tibétain il faut deux Chinois vivant au Tibet. Au nom, bien entendu, du développement économique. Parce que, selon lui, les Tibétains sont «paresseux», à la différence des Chinois, qui, eux, travaillent dur...

Dans cette partie du monde, certains gouvernants jugent la démocratie inadaptée à l'état du développement. Qu'en pensez-vous ?
Définitivement, je ne partage pas ce point de vue, pas plus, j'en suis convaincu, que la majorité des peuples d'Asie. Je ne vois aucune contradiction entre la nécessité d'un développement économique et le respect des droits de l'homme. Tous les Etats concernés, la Birmanie, la Chine, ou encore l'Indonésie et même l'Inde, ont l'obsession de la stabilité politique et sociale. Je peux le comprendre. C'est une bonne chose dans un pays respectueux des valeurs humaines. Dans le cas contraire, cette priorité absolue devient éminemment dangereuse. Elle est le signe d'une faiblesse: ces dirigeants avouent ainsi qu'ils ont peur de leur population, peur de ses aspirations.

Pourquoi les pays de tradition bouddhiste font-ils, trop souvent, si peu de cas des droits de l'homme ?
D'abord, je ne pense pas que les régimes dictatoriaux qui sévissent en terre bouddhiste soient le moins du monde inspirés du bouddhisme. Ensuite, dans un pays comme la Chine, tous ces dirigeants corrompus, occupés seulement à gérer leurs privilèges, ne sont pas, à mes yeux, d'authentiques communistes. S'ils l'étaient, ils se soucieraient du bien commun de la société, travailleraient à construire plus de justice. Voilà un point qui, en théorie, pourrait rapprocher le marxisme de la compassion bouddhiste - mais, en pratique, il en va tout autrement. Suis-je clair?

Je crois bien.
Alors, en effet, il y a eu des atrocités, des exactions commises dans les pays bouddhistes. Par exemple, au Cambodge - l'un des pires cas de violations des droits de l'homme dans l'Histoire, fût-ce sur une période de quelques années. Le plus pénible, c'est que des Cambodgiens s'en soient rendus coupables contre leur propre peuple. En ce qui concerne le Tibet, du moins, ce sont les Chinois qui portent la responsabilité. Cependant, je ne vois aucun lien entre ces événements et la doctrine du Bouddha. Ce qui est en question, c'est plutôt sa traduction culturelle et sociale.

Pouvez-vous préciser ?
Durant des siècles, les pays d'Asie ont édifié des cultures visant à contenir l'agressivité et la violence, en inculquant - comme dans le monde chinois - le respect des aînés et de l'autorité. Bien entendu, ils ont utilisé, à leur manière, certains aspects du bouddhisme. Et le résultat, c'est que l'héritage culturel issu du système féodal a créé des conditions dans lesquelles des idéologues, ou simplement des individus avides de pouvoir, dotés de moyens d'action ne rencontrent qu'une faible résistance. Ils instaurent l'oppression sans que la société se soulève pour y faire obstacle. C'est ainsi que les choses se sont passées partout, y compris en Mongolie, très ancienne terre bouddhiste, où la proclamation du communisme, dans les années 20, fut suivie de massacres.

Quel remède à cet état de fait ?
Je n'en vois qu'un: la diffusion des idées démocratiques. En d'autres termes, seule la démocratie fait obstacle à la dictature, parce qu'elle représente précisément ce que les dictateurs redoutent.

Quel rapport entre les droits de l'homme et la doctrine bouddhiste ?
Il faut se référer aux concepts essentiels du bouddhisme. D'abord, le pilier: la notion d'interdépendance, qui implique l'idée de responsabilité universelle. Puis la «nature du Bouddha», déposée en chaque être, du plus savant lama au plus démuni des hommes, et jusqu'aux myriades d'insectes insignifiants. Ce qui signifie, si nous parlons du genre humain, que chaque individu a la même valeur. Pour moi, dire que les hommes naissent égaux en droits ou qu'ils possèdent également la nature du Bouddha sont deux formulations convergentes. Dès lors, vous passez aisément aux principes de la démocratie. A présent, sachez que le Bouddha donne le droit à chacun d'atteindre l'Eveil selon son itinéraire propre. Il n'impose rien. Vous voyez qu'il existe un pont avec le principe du pluralisme. Tout dépend de la façon dont les concepts sont mis en relation. Alors, il est vrai qu'il y a parfois chez les bouddhistes, tibétains compris, une révérence excessive à l'égard de la hiérarchie, et du dalaï-lama lui-même - qui devient parfois antidémocratique. C'est le danger, lorsqu'on insiste trop sur le respect dû à l'autorité. Mais l'enseignement fondamental du Bouddha ne comporte rien de tel.

Pourquoi ne revendiquez-vous pas l'indépendance pour le Tibet ?
Je n'ai jamais fait de surenchère maximaliste. J'ai adopté, si vous voulez, la voie du milieu. Ma préoccupation première est que les Tibétains puissent exercer leurs droits fondamentaux et gouverner leur propre pays. J'ai toujours dit que les deux pays sont des nations distinctes, sans pour autant exiger une séparation totale du grand voisin. Je sais que certains en sont déçus, mais je veux préserver la cohabitation future entre nos deux pays, en poursuivant la recherche d'une solution négociée.

Vos récents succès diplomatiques signifient-ils un soutien grandissant à la cause du Tibet ?
Sans doute. Mais il est encore trop tôt pour se prononcer.

Vos compatriotes risquent-ils d'en retirer l'espoir d'une libération rapide ?
Chaque fois que je m'adresse à eux, j'insiste sur le fait que notre lutte est déjà longue, sans que nous soyons encore au bout du chemin. Ils en font d'ailleurs la dure expérience quotidienne. En attendant, au lendemain du collapsus soviétique, j'ai eu l'extraordinaire espoir que les dirigeants chinois se montrent un peu plus conciliants. Rien de tel n'est arrivé. Bien au contraire. Cependant, voyez l'état d'esprit des citoyens chinois. Croyez-vous que le système totalitaire ait quelque avenir? J'en doute. Ce n'est plus qu'une question de temps. Je ne souhaite aucunement que la Chine se désintègre, comme ce fut le cas de l'URSS, avec pour résultat une série de conflits meurtriers. Je préférerais qu'elle évolue pacifiquement vers la démocratie, ce qui serait bénéfique à tout le monde. Cependant, j'ai la conviction que dans quelques années la liberté sera à notre portée. Nous avons besoin du renfort international, mais la solution devra être trouvée entre Tibétains et Chinois.
 
 

La dynamique de paix ne passe-t-elle pas par une conférence sous l'égide des Nations unies ? 

Voyez le précédent israélo-palestinien.
C'est une question très délicate. Les Palestiniens disposaient de solides soutiens officiels - nous n'en sommes pas là. Je vous accorde que mes quatorze ans d'efforts sincères à l'égard de la Chine n'ont abouti à aucun résultat satisfaisant. Et, sans une pression décisive de la communauté internationale sur Pékin, j'ai bien peur que cela ne continue ainsi - je l'ai dit publiquement. Les gouvernants chinois critiquent violemment l'internationalisation de la question tibétaine. Mais ils ne nous ont pas laissé d'autre issue. S'ils s'obstinent, en dépit de leurs affirmations, à refuser la négociation - qu'ils tentent de réduire à la question de mon retour - alors, c'est à une telle conférence qu'il faudra consacrer tous nos efforts.

Et quant à vous rendre au Tibet ?
Je l'ai proposé en 1991, à Yale. Ainsi, je pourrais constater par moi-même la situation et communiquer avec mon peuple. Je souhaite être accompagné d'un haut dirigeant chinois afin de l'aider à comprendre les vrais sentiments des Tibétains. Mais je demande certaines garanties - vous voyez aisément pourquoi.

Est-il exact que vous prévoyiez, durant votre séjour en France, une visite en Albanie, un pays autrefois sous l'influence de Pékin ?
Mais c'est exactement pourquoi je souhaite ce voyage! [Rires.] En fait, je réponds à une invitation du président Sali Berisha. Lorsqu'il est arrivé au pouvoir, j'ai appris son refus de loger au palais présidentiel, qui fut celui du dictateur Enver Hodja. A présent, il s'applique à conduire vers la démocratie, et sans violence, un pays démuni, à peine sorti de l'emprise totalitaire et de l'isolement. Voilà un homme qui m'impressionne.

Que pensez-vous du film de Bertolucci Little Bouddha ?
J'ai rencontré Bertolucci. Sa qualité de non-bouddhiste ne m'inquiète pas: son film peut être très bénéfique auprès de millions de spectateurs - comme introduction à la figure du Bouddha Shakyamuni, fondateur historique du bouddhisme.

L'approche qu'ont les Occidentaux de cette doctrine vous paraît-elle toujours assez rigoureuse ?
Si l'on souhaite, comme c'est mon cas, que tout individu devienne un homme de bien, pratiquant dans sa vie les valeurs de compassion et d'humaine affection, alors, qu'il s'empare des concepts qui lui conviennent sans pour autant devenir nécessairement bouddhiste, ou qu'il emprunte au christianisme, au judaïsme, à l'islam, je n'ai pas d'objection - du moment que sa motivation est bonne. J'ai l'espoir ainsi que l'on s'attachera plus à l'enseignement fondamental des religions qu'à ce qui les sépare. Pourquoi devrais-je être le gardien d'une orthodoxie ?

Le Tibetgo to top
Repères     L'Express du 17/06/1993
Envahi militairement par la Chine dans les années 50, ravagés par les Gardes rouges dans les années 60, le Tibet, est aujourd'hui victime d'une colonisation massive et brutale, qui, ignorant les droits de l'homme, menace sa population, sa culture et son environnement
«Envahi par les Mongols, qui se convertissent au bouddhisme avant de devenir empereurs de Chine à partir de 1279, le Tibet entretient avec ceux-ci, comme avec leurs successeurs mandchous, une relation de maître spirituel à bienfaiteur, tout en préservant soigneusement son identité. Après la chute de l'empire, le 13e dalaï-lama proclame en 1913 la totale indépendance de son pays.

«Tout à l'Est est le pays de la grande Chine, tout à l'Ouest est le pays du grand Tibet»
(traité de 821)

Population
Environ 6 millions de Tibétains. Les colons chinois sont majoritaires en Amdo et dans le Kham, en augmentation rapide en U-Tsang.
La capitale, Lhassa, est devenue une ville chinoise (110 000 Chinois pour 50 000 Tibétains). Les avortements et stérilisations forcés renforcent le risque de voir les Tibétains devenir minoritaires dans leur propre pays.
Armée chinoise: omniprésente au Tibet. Importantes installations nucléaires en Amdo.
Diaspora: 120 000 exilés. La plupart en Inde, au Népal, au Bhoutan. 2 000 en Suisse, autant aux Etats-Unis (qui viennent d'accorder 4 000 visas). En France, à peine plus de 100.

Ressources
Le Tibet produit traditionnellement de l'orge, base de la tsampa quotidienne, du lait, du beurre, du fromage, de la viande (grâce au yack). Les Chinois implantent, à l'intention de leurs colons, la culture du blé, sans grand succès.
Les ressources minérales, considérables, du Tibet - lithium, chrome, cuivre, or, uranium - attirent les colons chinois en nombre de plus en plus grand.
Les Tibétains ont le revenu moyen le plus bas de toute la Chine et l'un des plus bas du monde. Environ 95 dollars par an et par habitant. L'explosion économique de la Chine ne concerne qu'une très petite partie de la population tibétaine.

Géographie
2,5 millions de km², trois provinces: U-Tsang, Amdo et Kham. Le Tibet historique a été grignoté par les Chinois dès le siècle dernier. Après 1950, la Chine populaire annexe l'Amdo partagé entre les provinces du Gansu et du Qinghai, une bonne partie du Kham, rattaché au Sichuan et au Yunnan, et baptise l'U-Tsang «région autonome du Tibet».
5 des plus grands fleuves d'Asie prennent leur source au Tibet (Indus, Brahmapoutre, Mékong, Yang-tseu-kiang, Salouen).
L'immense plateau tibétain (4 000 mètres d'altitude) et la barrière himalayenne (plus de 8 000 mètres) jouent un rôle capital pour le climat mondial, notamment dans le déclenchement des moussons.

Bouddhisme
Introduit au Ve et VIe siècles, il prend son essor sous le règne du roi Songtsen Gempo (620-649). Padma Sambhava, Marpa, Milarepa, Tsong-kha-pa sont parmi les maîtres les plus connus des quatre grandes écoles. Aujourd'hui, les monastères sont l'objet d'un étroit contrôle des autorités chinoises.

Culture
Philosophie, savante architecture, sculpture et art accompli de la peinture, (tankas, fresques), une médecine originale qui mèle les traditions indienne et chinoise. Plusieurs demandes présentées à l'Unesco pour qu'elle classe «trésor mondial» le Potala, le Jokhang, ou ce qui reste de Gyantse, restées sans réponse. L'alcoolisme et la prostitution sont des nouvelles menaces pour cette culture raffinée.

Animaux
120 espèces de mammifères, comme le yack ou l'âne à l'état sauvage, mais aussi le singe jaune, le daim musqué, l'antilope, le loup, le panda, 500 espèces d'oiseaux... Protégés par le bouddhisme, qui interdisait leur destruction, ils sont menacés par les chasses à l'arme automatique de l'armée chinoise, le trafic de peaux, la perte d'habitat... 30 espèces sur la liste rouge mondiale.

Plantes
10 000 espèces sauvages, dont un millier de plantes médicinales, des forêts millénaires de rhododendrons arborescents, de pins de l'Himalaya, d'épicéas. Une déforestation massive imposée depuis 1950 (jusqu'à 60% dans les régions de Ngapa, Tramo, Nyingtri). Les pâturages, riches mais fragiles, sont détruits par l'élevage intensif introduit par la Chine.

Le dalaï-lama
Né en 1935, en Amdo, reconnu à 3 ans, assumant le pouvoir à 16 ans, aujourd'hui en exil à Dharamsala (Inde), Tenzin Gyatso, 14e dalaï-lama, est devenu le symbole d'une résistance non-violente à l'occupation de son pays. Maître spirituel de personnages aussi variés que Richard Gere ou Vaclav Havel, il parcourt le monde, reçu par de nombreux chefs d'Etat, et maintient l'espoir de son peuple dans un avenir de liberté.

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Assistance Médicale Toit du Monde a besoin de bonnes volonté
Alors qu'elle fête son onzième anniversaire avec un bilan d'activités très satisfaisant, l'association Assistance médicale Toit du monde (AMTM) doit aujourd'hui assumer sa croissance et son succès afin de pouvoir poursuivre et étendre son aide médicale et humanitaire aux enfants d'Inde et du Népal, populations particulièrement démunies. Pour cela AMTM a besoin de nouvelles bonnes volontés, sous quelque forme que ce soit.
Fondée en février 1992 à  l'initiative d'un petit groupe de médecins français, l'association médicale Toit du monde (AMTM) regroupe aujourd'hui une centaine de bénévoles et deux mille sept cents donateurs .../...